
L’ANSM a récemment accordé une autorisation CPC (cadre de prescription compassionnelle) pour l’utilisation du bézafibrate comme traitement de deuxième ligne de la cholangite biliaire primitive (CBP) chez les adultes, reconnaissant ainsi sa pertinence clinique et la solidité des données démontrant son efficacité dans cette indication.
En parallèle, une tribune d’experts publiée dans Nature Reviews Gastroenterology & Hepatology appelle à une meilleure prise en compte du bézafibrate en pratique clinique, en soulignant à la fois les preuves scientifiques solides et la nécessité éthique d’offrir aux patients le traitement ayant le niveau de preuve le plus élevé, même si celui-ci ne dispose pas, paradoxalement, d’une AMM (autorisation de mise sur le marché).
L’Agence nationale du médicament (ANSM) délivre les autorisations de mises sur le marché (AMM) des médicaments. Dans certains cas elle délivre une autorisation spéciale qui permet aux médecins d’utiliser un médicament d’une façon différente de celle prévue initialement.
Cette autorisation est accordée uniquement quand il n’existe pas d’autre traitement efficace pour soigner le patient et que les bénéfices du médicament sont jugés supérieurs aux risques.
Cette procédure offre une solution temporaire aux patients qui en ont besoin, tout en permettant aux autorités de santé et aux médecins de mieux comprendre comment le médicament fonctionne dans ces situations particulières.
En septembre 2025, l’Agence nationale du médicament (ANSM) a autorisé l’utilisation du Befizal 400 mg (bézafibrate) pour traiter la cholangite biliaire primitive (CBP). Ce médicament peut être associé à l’acide ursodésoxycholique quand celui-ci ne fonctionne pas assez bien, ou utilisé seul si le patient ne le tolère pas.
Cette autorisation, valable pendant trois ans, s’accompagne d’un suivi rigoureux : un protocole précis d’utilisation, une surveillance des effets indésirables assurée par le centre de pharmacovigilance d’Angers, et des rapports réguliers envoyés à l’ANSM.
Ce feu vert intervient dans un contexte où l’évaluation des traitements de seconde ligne pour la CBP occupe une place centrale, comme le souligne une tribune rédigée par six experts internationaux publiée dans Nature Reviews en Octobre 2025.
Le contexte des traitements de seconde ligne
Depuis les années 1990, l’acide ursodésoxycholique est le traitement de référence pour cette maladie. Mais certains patients n’y répondent pas suffisamment, ce qui rend nécessaire un traitement complémentaire.
Plusieurs options existent aujourd’hui : l’acide obéticholique (Ocaliva), qui a perdu son autorisation en Europe et aux États-Unis, tandis que deux nouveaux médicaments, l’élafibranor et le seladelpar, de la famille des agonistes PPAR, ont reçu des autorisations provisoires en 2024 et 2025 en attendant des études de confirmation à long terme. Le bézafibrate, quant à lui, est un médicament générique peu coûteux et largement disponible, mais il est principalement utilisé en dehors de son indication officielle dans le monde entier.
Ce que montrent les études sur le bézafibrate
Les auteurs de la tribune, un groupe d’experts internationaux dont le Dr Corpechot de l’Hôpital Saint Antoine, estiment que le bézafibrate est le seul agent parmi les candidats de seconde ligne à avoir démontré une efficacité à long terme substantielle.
Contrairement aux médicaments récemment autorisés pour lesquels on manque encore de recul, le bézafibrate dispose de données solides accumulées sur de nombreuses années. Des études menées sur quinze ans ont montré une réduction de 68% de la mortalité ou du besoin de transplantation hépatique. Sur cinq ans, on observe une amélioration des lésions du foie, avec une réduction de la fibrose chez presque la moitié des patients et une diminution du nombre de patients atteignant le stade de cirrhose. Le médicament améliore aussi de façon constante les analyses biologiques, les symptômes comme les démangeaisons intenses, et les marqueurs non invasifs de fibrose (fibroscan) qui permettent d’évaluer l’état du foie sans biopsie.
Les essais cliniques confirment ces observations. L’essai BEZURSO, mené sur deux ans, a montré une baisse spectaculaire de 60% de la phosphatase alcaline (un marqueur important de la maladie) chez les patients traités, contre aucune amélioration dans le groupe témoin. Les deux tiers des patients traités ont même retrouvé un taux normal de ce marqueur, contre seulement 2% dans le groupe témoin. L’essai FITCH, concentré sur les démangeaisons sévères, a montré une réduction de 55% de leur intensité en seulement trois semaines.
Une analyse récente comparant tous les traitements disponibles a même classé le bézafibrate comme le plus efficace pour atteindre les objectifs thérapeutiques après un an de traitement.
Un dilemme éthique pour les médecins
Les auteurs de cette tribune soulèvent une question éthique importante pour les hépatologues. Doivent-ils inclure leurs patients à risque élevé dans de longs essais cliniques testant l’élafibranor ou le seladelpar avec un groupe témoin recevant un placebo, ce qui risque de retarder un traitement efficace et d’aggraver la maladie ? Ou doivent-ils traiter immédiatement ces patients avec le bézafibrate en complément de l’acide ursodésoxycholique, sachant que ce traitement est soutenu par des preuves solides accumulées sur le long terme et qu’il reste financièrement accessible ?
Les recommandations des experts
Face à ces constats, les experts appellent à une action immédiate fondée sur les données disponibles.
Ils suggèrent que les sociétés savantes envisagent de recommander le bézafibrate comme traitement de seconde intention privilégié lorsqu’il est disponible, en réservant les nouveaux médicaments aux situations où le bézafibrate ne peut pas être utilisé, par exemple en cas de problème rénal ou de douleurs musculaires, ou s’il n’est pas disponible.
Ils encouragent également les autorités de santé à travailler ensemble pour formaliser officiellement l’utilisation du bézafibrate chez les personnes qui répondent mal à l’acide ursodésoxycholique.
Enfin, ils insistent sur l’importance de collecter des données d’utilisation en conditions réelles, car mener des essais cliniques classiques avec placebo sur de longues périodes pose des problèmes éthiques et logistiques majeurs pour cette maladie.
Cette tribune souligne que le bézafibrate est aujourd’hui le seul traitement pour la CBP à disposer de données robustes et de long terme, montrant à la fois une amélioration des marqueurs biologiques, une régression de la fibrose et un bénéfice sur la survie des patients. Cette abondance de preuves crée un dilemme : faut-il privilégier des traitements récents autorisés provisoirement mais dont les effets à long terme restent incertains, ou un médicament ancien utilisé en dehors de son autorisation officielle mais mieux documenté et potentiellement plus efficace ?
Les experts recommandent clairement de positionner le bézafibrate comme traitement de seconde intention de référence, en réservant les autres médicaments agonistes PPAR aux situations où il ne peut pas être utilisé. Ils appellent également à créer un cadre réglementaire pour officialiser cet usage. Ils soulignent qu’utiliser un médicament en dehors de son autorisation officielle n’empêche pas l’innovation : cela permet de garantir l’accès au traitement le mieux prouvé tout en continuant à soutenir le développement de nouvelles thérapies.
Pourquoi cette démarche est importante
Cette approche réduit le risque de perdre des chances de guérison : orienter les patients vers le traitement dont l’efficacité réelle est la mieux établie diminue le risque de progression silencieuse d’une maladie lente mais grave.
Elle guide aussi les médecins à prendre des décisions dans un contexte très incertain, car les nouvelles molécules n’ont pas encore démontré de bénéfices cliniques durables malgré leur statut réglementaire.
En alignant les pratiques médicales sur les preuves les plus solides, cette démarche évite une trop grande dispersion des choix thérapeutiques et améliore la cohérence des soins.
Elle protège également les systèmes de santé en favorisant un traitement générique efficace et sûr qui optimise l’accès aux soins et les coûts.
Enfin, elle répond à une obligation éthique fondamentale pour les soignants : ne pas attendre la fin d’essais cliniques, presque impossibles à mener correctement compte tenu de l’évolution lente de la maladie et de l’existence de traitements déjà disponibles, pour agir dans l’intérêt des patients.
Pourquoi les données de vie réelle sont cruciales
La CBP évolue généralement très lentement, ce qui rend difficile l’obtention de preuves cliniques solides sur la survie, la progression de la maladie ou le besoin de transplantation dans des essais cliniques courts. Les données collectées en conditions réelles de soins couvrent ces horizons temporels longs et reflètent l’efficacité du traitement dans des situations très variées : patients avec d’autres maladies associées, pratiques médicales différentes selon les pays, profils de patients qui ne sont pas représentés dans les essais cliniques classiques.
Ces données permettent aussi d’évaluer la sécurité à long terme, ce qui est indispensable pour des traitements chroniques potentiellement prescrits à vie.
Elles comblent un vide réglementaire et scientifique majeur : quand les essais contrôlés ne peuvent pas fournir les données nécessaires en douze mois, les données de vie réelle deviennent la seule source suffisamment large et durable pour ce type de maladie.
Enfin, elles orientent les choix thérapeutiques en conditions authentiques de soins : un traitement qui montre une réduction de la mortalité et de la fibrose sur dix à quinze ans en pratique réelle apporte une preuve de valeur beaucoup plus concrète qu’un essai d’un an basé uniquement sur un marqueur biologique.
Sources :
L’information officielle est disponible sur le site de l’ANSM
La tribune des experts : Corpechot_et_al-2025-Nature_Reviews_Gastroenterology_&_Hepatology
