La phytothérapie et les maladies du foie

Cet article est basé sur la transcription de l’intervention du Pr Dominique Larrey (CHU de Montpellier) lors de la Journée d’Information Médicale albi en mars 2018. Dans la mesure où il apporte des informations que nous n’avons pas par ailleurs sur le site, il nous parait intéressant de le publier. Il est à considérer dans le contexte de cet évènement : des notes prises lors d’une présentation orale, suivie de questions et non un texte scientifique formaté pour publication.

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La popularité des plantes médicinales (phytothérapie) repose sur plusieurs facteurs :

  • La recherche d’une médecine « douce »,
  • La croyance que tout ce qui est naturel est bon,
  • La défiance vis-à-vis du médicament de laboratoire après quelques scandales récents,
  • Les limites du traitement classique pour certaines maladies répandues (cancer, stéatose, hépatite B…),
  • L’idée quelles sont adaptées aux traitements prolongés.

La phytothérapie se pratique presque toujours en automédication. Et le médecin ignore souvent que son patient consomme des plantes médicinales (une enquête, menée sur Montpellier auprès de 533 personnes soignées pour Hépatite C, a révélé que c’était le cas pour 31% d’entre elles). Ceci est dommageable : pour que la prise en charge du patient puisse être globale, il ne faut pas masquer d’information à son praticien.

Les bénéfices à espérer de la phytothérapie

Les principales plantes proposées pour les hépatopathies chroniques sont les suivantes :

Silymarine (Sylibinum Marianum)

  • Des études scientifiques (dont Montpellier, 1997) ont été menées sur des modèles animaux. Elles ont attesté des effets protecteurs de la Silymarine sur leur foie.
  • Mais administrée à l’homme, notamment à des patients atteints de cirrhose alcoolique (cf. 1998, étude contrôlée randomisée sur 2 ans), la Silymarine n’a manifesté aucun effet bénéfique par rapport au placebo.
  • Ainsi, alors que les arguments en faveur de la Silymarine reposent sur une base scientifique réelle, le traitement n’est pas opérationnel chez l’homme (effet de seuil vraisemblablement).

Ginkgo Biloba

  • Des essais asiatiques auraient attribué au Ginkgo Biloba un impact positif pour l’hépatite B (diminution de la réplication du virus). Mais il s’est agi d’un travail isolé, non confirmé par la suite.

Glycyrrhizine

  • L’effet bénéfique sur l’hépatite C est réel, mais la Glycyrrhizine nécessite des doses telles, que le traitement n’est pas praticable chez l’homme.

Desmodium Ascendens

  • Le Desmodium Ascendens avait été utilisé en Afrique pour un supposé effet protecteur sur l’hépatite A. Il a été proposé en France (Toulouse / Montpellier) à une quarantaine de patients atteints d’hépatite C. Aucun effet positif n’a été constaté, ni sur la quantité de virus circulant, ni sur les tests hépatiques. L’usage du Desmodium Ascendens s’est néanmoins répandu par le fait des associations de patients de l’hépatite C. Il est aujourd’hui largement consommé pour toutes les hépatopathies, bien que son niveau de preuve soit à zéro.

Herbes chinoises et indiennes

  • Elles servent peut-être à quelque chose. Mais les praticiens chinois eux-mêmes expliquent « qu’il faut développer une énergie mentale pour que le processus s’enclenche ». Cette approche, très éloignée de notre démarche occidentale d’expérimentation scientifique, fait qu’on peine à dégager un niveau de preuve crédible pour nous.

Radis noir et artichaut 

  • Leur réputation pour les bienfaits hépatiques tient de la tradition plus que de la science.

Les dangers à attendre de la phytothérapie

Les plantes peuvent être très hépatotoxiques !

Entre 2004 et 2013, le réseau américain de surveillance des atteintes hépatiques médicamenteuses a recensé 136 cas dus à une consommation de compléments alimentaires. 262 produits étaient impliqués pour une grande variété d’usage (bodybuilding, amaigrissement, dépression, sexualité, troubles digestifs, immunité, articulations…). De son côté, la très documentée banque de pharmacovigilance espagnole établit que 5% à 10% des événements recensés sont liés à des plantes médicinales.

Les risques spécifiques liés à la phytothérapie sont :

  • Une erreur d’identification sur la plante elle-même (comme pour les champignons !).
  • La sélection d’une mauvaise partie végétale. En effet, les principes actifs ne sont pas uniformément répartis (feuille, tige, racine…) et varient au cours du cycle de la plante.
  • Un stockage inadapté qui entraine une dégradation du produit, lequel devient toxique.
  • La contamination de la plante par des agents chimiques, métaux lourds, micro-organismes. Ainsi, des intoxications au plomb ont été causées par des plantes chinoises poussant près du fleuve Yangtsé où la nappe phréatique est polluée.
  • Les altérations dues aux manipulations : conditionnement / répartition / re-conditionnement successifs.
  • Les défauts d’étiquetage, involontaires ou délibérés :
    • En 2017, une équipe américaine a analysé 272 compléments alimentaires impliqués dans des hépatites : 50% ne contenaient pas ce qui était marqué sur l’étiquette. 
    • En Norvège, le Fortodol, préparation antalgique douce à base de curcuma, avait généré une épidémie d’hépatite dans le milieu sportif. L’analyse du produit a révélé une forte dose de nimesulide, anti-inflammatoire non stéroïdien, dont l’hépatotoxicité est bien connue.

Par ailleurs, les plantes sont capables de reproduire toutes les maladies du foie (cholangite sclérosante, cholestase, maladie veino-occlusive, fibrose, cirrhose, stéatose…) et principalement l’hépatite aigüe.

Actuellement on a identifié, avec des niveaux de preuve variables, plus de 100 produits impliqués dans les hépatites. Parmi ceux dont la dangerosité est avérée, on peut citer :

  • Alcaloïdes de la Pyrrolizidine
    • Ils sont présents dans plus de 8.000 espèces végétales, dont le seneçon, la consoude,…
    • Ils atteignent les canaux vasculaires du foie et entraînent, soit une hépatite aigüe (parfois fatale), soit de façon plus insidieuse une cirrhose.
    • En cas de grossesse, l’intoxication est transmise au bébé, pouvant causer la mort du nouveau-né.
  • Teucrium Chamaedrys = Germandrée petit-chêne
    •  Utilisée depuis 2000 ans comme antipyrétique, antispasmodique, diurétique cholérétique, cicatrisant et stimulant de l’appétit … elle a plus récemment été vendue comme aide à l’amaigrissement !
    • En quelques mois, on a alors recensé plus de 30 cas d’hépatite aigüe, voire fulminante, mais aussi des cholangites, des cirrhoses, etc.
    • Elle est retirée du marché français, mais subsiste ailleurs.
  • Préparations de phytothérapie asiatique
    • Elles reposent sur un mélange de nombreuses plantes, ce qui rend l’analyse toxicologique complexe.
    • Pour des raisons qui échappent à la logique occidentale, y sont parfois ajoutés des médicaments classiques très actifs (ex : antihypertenseur) !
  • Levure rouge de riz
    • Elle peut conduire à une hépatite aigue, voire fulminante (cas déploré récemment à Montpellier).
  • Mais aussi, le Chelidonium Majus (Chélidoine), le Kava Kava, les produits Herbalife, …

Les plantes peuvent interagir nuisiblement avec les médicaments  

L’interaction médicamenteuse est un réel problème résultant de l’automédication par phytothérapie. 

Parmi les nombreuses plantes concernées (ginkgo, ginseng, papaye, réglisse…) deux cas explicites :

  • Le Millepertuis accélère le métabolisme hépatique, donc diminue la concentration des médicaments et amoindrit leur efficacité. On l’a notamment constaté avec les immunosuppresseurs Cyclosporine et Tacrolimus.
  • A l’inverse, le jus d’ananas, inhibiteur du métabolisme hépatique, entraîne dans l’organisme un surdosage des médicaments classiques.

Questions / Réponses

Selon l’enquête albi 2018, 14% des patients recourent à la phytothérapie et consomment en priorité du Desmodium et du Curcuma

Pr Larrey : Si le Desmodium n’est pas toxique pour le foie, son bienfait reste à prouver.

Quid du café ?

Pr Larrey : La Caféine de café (non de Coca-Cola) présente un bénéfice documenté pour les maladies chroniques du foie : il est démontré que boire 3 à 4 tasses de café par jour a un réel effet anti fibrosant.

Conclusion

Les propriétés hépato protectrices des plantes (stress oxydatif, fibrose, réplication virale) semblent parfois réelles sur le plan expérimental ; Mais les études cliniques manquent pour démontrer une efficacité indiscutable.

En revanche certaines plantes sont clairement hépatotoxiques ou interagissent dangereusement avec les médicaments prescrits par ailleurs.

Aujourd’hui, le niveau de preuve scientifique du bénéfice qu’apportent les plantes médicinales aux malades hépatiques est quasi nul. Cela ne préjuge pas d’un éventuel effet placébo, non négligeable. Accompagnant la demande du patient, le praticien prescrira certaines plantes qu’il sait sans risque et en espérant bénéficier de l’effet placebo.

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